Kenzaburō Ōe a publié ses Notes de Hiroshima pour transmuer le souvenir d’Hiroshima. Les publications de l’immédiate après-guerre mettaient l’accent sur les caractéristiques scientifique et technologique de la bombe atomique. Ōe, quant à lui, pose inlassablement la question : « De quoi faut-il que moi, je me souvienne, encore et toujours? » La réponse est claire « qui concerne évidemment le drame humain qui s’est joué là. » Au cours d’une série de voyages à Hiroshima en 1963-64, au-delà des querelles futiles qui déchirent les associations organisant les commémorations officielles de l’anniversaire de la catastrophe, Ōe met en scène les survivants, ceux que les Japonais appellent les « hibakusha ». Précisons qu’il s’agit de personnes souvent rejetées par le reste de la société, un peu comme les lépreux au Moyen-Âge.

Qui voudrait, en effet, se marier avec des êtres au visage défiguré par les chéloïdes et au sang contaminé par des radiations aux effets aussi invisibles qu’imprévus? Une jeune femme se souvient des minutes qui ont suivi l’éclatement de la bombe atomique : « Avec les doigts de la main gauche, j’ai effleuré mon visage : au toucher, le front, les joues, la bouche avaient la consistance d’une bouillie de pâte de soja et de gélatine, et ils étaient si bouffis qu’on aurait dit que je n’avais plus de nez. » Des êtres humains au corps brûlé, mutilé, aux yeux aveuglés, souffrent de leucémie myéloïde, deviennent fous et se suicident dans un paysage de cauchemar. « Des hirondelles aux ailes brûlées, ne pouvant plus s’envoler, se déplacent en sautillant sur le sol, » raconte un témoin.

Et pourtant, il y a des survivants qui ne se suicident pas et c’est cela qui retient l’attention des Notes de Hiroshima : « la morale de ces gens qui malgré tout n’ont pas choisi le suicide. » N’a-t-elle pas une valeur universelle? C’est ainsi qu’Ōe s’attache à la lettre écrite par un survivant et qui évoque « des gens qui luttent sans cesse vers une mort tragique. » Non pas une lutte face à une mort tragique ou contre elle, « mais bel et bien une lutte qui mène à la mort. » Il faut savoir que certains hibakusha ont passé leur existence enfermés dans leurs chambres, par honte de devoir affronter le regard d’autrui sur leurs difformités. Mais ceux qui passionnent Ōe sont tous ceux qui, malades ou non, se sont mobilisés pour rétablir une forme de vie organisée à Hiroshima et de citer les 28 médecins valides (sur 298 que comptait la ville avant l’explosion) qui se sont mis à traiter au milieu des ruines 100 000 blessés, avec pour tout remède un peu d’huile et du mercurochrome.

L’humanisme improbable

Ōe élabore alors une curieuse théorie qu’il appelle tour à tour « humanisme paradoxal » ou « humanisme abjecte » selon laquelle l’enfer déclenché par « cette bombe semeuse de désespoir et de destruction », n’était « pas abominable au point de ruiner d’un coup toutes les valeurs créées par des siècles et des siècles de civilisation. » À preuve, « dès la fin du bombardement, (les gens de Hiroshima) ont commencé à lutter pour se remettre de cette catastrophe. » N’est-ce pas d’ailleurs cette confiance dans la capacité de l’ennemi à contrebalancer le malheur absolu par un courage non moins absolu qui a permis aux Américains de lancer la bombe? « Et les habitants de la ville, au plus fort de ce cataclysme, se sont mis immédiatement à l’œuvre pour restaurer leur univers humain. Ils ont tout fait pour se sauver et, ce faisant, ils ont aussi secouru les âmes de ceux qui avaient fait éclater la bombe sur leurs têtes. »

Mais Ōe pousse plus loin le raisonnement. Il impute à cet « humanisme » paradoxal ou abjecte, la bonne conscience des Américains avant et après le bombardement de Hiroshima. Les Américains misaient sur la capacité de leurs victimes à résister à l’inhumanité, à maintenir vivant l’espoir. « C’est peut-être en se fiant à la capacité des habitants de Hiroshima de se remettre par eux-mêmes, à leur refus de croupir dans la misère, bref, à cette qualité qu’on pourrait appeler le sens de l’honneur des êtres autonomes, que les militaires américains responsables du largage de la bombe atomique ont été capables de traiter à la légère le désastre provoqué par le bombardement. » Parallèlement, Ōe note qu’aucun criminel ne s’est levé au sein des hibakusha pour chercher vengeance au moyen d’assassinats ciblés ou aveugles. D’ailleurs, quelle attitude aurions-nous pu adopter devant un acte de terrorisme commis dans de telles circonstances ?

La mémoire nucléaire

Quelle que soit la réponse ultime apportée à cet humanisme impossible, Ōe estime que le devoir de l’homme est de maintenir en vie la mémoire des survivants de Hiroshima. En effet, selon lui, ce n’est pas la « dissuasion » nucléaire qui peut avoir contribué à asseoir la paix après la deuxième Guerre mondiale, mais bien la « mémoire » de la catastrophe. À cet égard, il convient de noter l’œuvre essentielle de John Hersey simplement intitulée Hiroshima qui mettait en scène les interviews alternées de six survivants en 1946 : un jésuite allemand, un pasteur protestant, deux médecins, une veuve avec ses trois enfants et une jeune employée de bureau. Même silence après l’explosion, même volonté de survie et activité laborieuse, sitôt passé le premier instant de stupeur. Sans savoir ce qui leur arrivait, sans se concerter, ces êtres se sont immédiatement attelés à la tâche de rétablir un certain équilibre autour d’eux. On dit que ce livre-témoignage avait tellement ému Albert Einstein que celui-ci avait commandé 1 000 exemplaires du numéro spécial du New Yorker où il avait d’abord paru.

Notes de Hiroshima est un plaidoyer pour la dignité de l’homme jusqu’au sein de l’horreur la plus extrême. Pourtant on devine que cette dignité est rien moins qu’assurée dans la tête d’Ōe. En effet, celui-ci termine son ouvrage en évoquant une « vision eschatologique » où « à la suite d’une dégénérescence de leur sang et de leurs cellules, tous les hommes connaissent des métamorphoses monstrueuses, et finissent par devenir des créatures étranges et innommables qui n’ont plus rien d’humain. » Ce n’est pas la fin du monde qui est tellement horrifiante, mais la possibilité désormais bien réelle d’y arriver dégradé. « Or, ce qui s’est passé (…) à Hiroshima, c’est un carnage totalement épouvantable en ce sens qu’il renferme peut-être les signes avant-coureurs de la véritable fin du monde : le jour où notre civilisation ne sera plus transmise que par des êtres au sang et aux cellules si dégénérées qu’on ne pourra même plus les désigner du nom d’hommes. »

Cette conclusion déshumanisée semble contredire tout le reste des Notes de Hiroshima. Quelle dignité est encore possible dans cette perspective monstrueuse? À moins que la dignité d’Ōe ne soit qu’une attitude transitoire, seulement possible le temps d’une rémission comme en connaissent ses personnages frappés de leucémie. La conclusion noire des Notes de Hiroshima semble frapper de nullité les efforts qui précèdent pour créer une harmonie. Qui peut mieux résumer ce pessimisme final que la vieille femme du peuple qui répète, incrédule, dans ses pauvres mots : « La bombe, si les hommes l’avaient pas lancée, elle serait pas tombée. »

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Kenzaburō Ōe, Notes de Hiroshima, éditions Gallimard, 288 pages, 2013.

John Hersey, Hiroshima, éditions Tallandier, 119 pages, 2011.