Le 21 mars dernier, l’Union européenne annonce qu’elle a conclu un accord avec les nouvelles autorités d’Ukraine — laissant entendre qu’il s’agissait de l’accord d’association que le président Viktor Ianoukovytch avait refusé de signer en novembre 2013. En fait, ce que l’UE a conclu est le volet politique de l’accord initial qui était essentiellement économique. Autant dire que l’accord signé n’a que peu de chose à voir avec son but initial qui était de créer une zone de libre-échange prolongeant l’Union européenne à l’Est. C’est un document symbolique conclu à des fins de relations publiques.

Cet empressement à signer un accord avec des autorités non élues devrait éveiller notre attention. Il est de bon ton dans les milieux européens de taxer le président sortant Ianoukovytch de russophile corrompu. Mais avec qui l’Union a-t-elle négocié l’accord d’association initial – volets politiques et économiques confondus – sinon avec ce même président Ianoukovytch ? Il faut croire que l’homme était alors considéré comme suffisamment démocrate pour que l’on travaille avec lui, dès le lendemain son élection en février 2010 jusqu’à ce mois de novembre 2013 où tout a déraillé (1).

Le chaos actuel de l’Ukraine a été créé de manière délibérée par l’Union européenne, non par la Russie. On aurait pu croire que la crise de la dette publique grecque et les difficultés à répétition encourues par l’Espagne, le Portugal et l’Italie, auraient amené les dirigeants européens à une certaine modestie. Il n’en a rien été. L’Union européenne semble avoir mis entre parenthèses le  contexte économique sans doute jugé bassement matériel pour mieux poursuivre son grand dessein publicisé sous le nom de « Partenariat oriental ».  Sous couvert de tendre la main aux peuples d’Europe de  l’Est, il s’agit de servir de relais à la politique militaire de l’OTAN.

Le pêché sénile de l’OTAN
Souvenons-nous. L’OTAN a été créée en avril 1949 pour contrer l’expansion de l’Union soviétique qui voulait exporter son modèle communiste au reste de la planète. Pendant des années, l’OTAN a géré la course aux armements du monde occidental face au Pacte de Varsovie, aboutissant à créer ce que l’on qualifiait d’« équilibre de la terreur ». Quand le Pacte de Varsovie a été dissous en juillet 1991, on aurait pu croire que l’OTAN avait perdu sa raison d’être, faute d’ennemi.

Malheureusement, les bureaucraties ne meurent jamais — du moins pas volontairement. Or, l’OTAN est une vieille administration bureaucratique. Plutôt que de reconnaître son absence de raison d’être, elle a réagi comme toute bureaucratie dont le but premier est de se perpétuer, voire de proliférer. L’homme bureaucratique mesure sa puissance au nombre d’employés sous ses ordres. L’OTAN a donc inventé une série de nouvelles missions qui englobent la défense anti-missile, le contre-terrorisme, le trafic de drogues et la sécurité maritime, autant dire tout et n’importe quoi (2).

L’OTAN s’est donc élargie vers l’est au même rythme que l’Union européenne en intégrant dès 1999 la Hongrie, la Pologne et la République tchèque puis, en 2004, sept autres pays de l’ex-bloc soviétique (Estonie, Lettonie, Lituanie, Bulgarie, Roumanie, Slovaquie et Slovénie). On se souvient que c’est au nom de la défense anti-missile contre la menace iranienne que l’OTAN a entrepris de construire une base de radar en République Tchèque et une batterie antimissile en Pologne.

Ce bouclier antimissile déployé aux portes de la Russie ne fait illusion à personne. Il n’est que regarder une carte de géographie: l’ennemi visé n’est pas l’Iran situé bien plus au sud, c’est la Russie. Pourtant la Russie n’est plus communiste, elle ne songe plus à exporter son « modèle » économique où que ce soit. La Russie est un pays en émergence qui exporte ses matières premières aux pays occidentaux et tente de moderniser une économie au développement inégal.

À l’inverse, c’est le monde occidental qui, par un curieux renversement des choses, entend imposer son modèle économique, social et culturel à la Russie. Alors qu’il a fallu au moins deux siècles de luttes, d’essais et d’erreurs pour arriver à édifier un État de droit en Amérique du Nord, dans une douzaine de pays européens et au Japon, on exige du reste du monde qu’il accomplisse la transition « démocratique » du jour au lendemain.

Ce qui était bon pour la Yougoslavie est mauvais pour l’Ukraine
Hier, l’OTAN est intervenue en Yougoslavie pour démanteler une fédération en crise, puis pour diviser la Serbie en deux. L’OTAN  favorisait alors la séparation de la province du Kosovo peuplée majoritairement d’Albanais. La raison invoquée était la situation intenable de la minorité albanaise dans une Serbie qui ne respectait pas sa langue, sa culture, ses droits.

Aujourd’hui, le monde occidental affirme haut et fort l’intégrité territoriale de l’Ukraine, cette même intégrité qu’il refusait pourtant à la Yougoslavie et à la Serbie dans les années 1990. La Crimée est peuplée de Russes et a été russe depuis plus de deux siècles. Pourtant l’Occident exige que la Crimée soit intégrée dans l’Ukraine à qui rien ne la rattache, sinon un « caprice» totalitaire. On sait que le président Nikita Khrouchtchev détacha cette province de la République de Russie en Russie pour « l’offrir » à la République d’Ukraine. Comme à l’époque, la Russie et l’Ukraine faisaient toutes deux partie de l’Union soviétique, personne ne prêta attention à ce qui passa alors pour une simple réorganisation administrative — et qui l’était effectivement.

Si l’Occident avait été sérieux dans son désir de paix, il aurait tenté d’accompagner la Russie et les anciennes républiques membres de l’URSS dans la gestion des innombrables problèmes qui les assaillent. Il y avait de nombreuses façons de tenter de régler le conflit entre la Russie et l’Ukraine sur la Crimée. Pourtant, les Occidentaux ont choisi une approche légaliste qui n’a que l’apparence de la justice et viole sans vergogne la légitimité populaire, le principe démocratique et, peut-être pis, le bon sens le plus élémentaire. N’y avait-il pas moyen de négocier un condominium russo-ukrainien ou une forme de fédéralisme décentralisé au profit de la Crimée ?

Une Europe antidémocratique
Le véritable objectif de l’Occident est de masquer la cruelle faillite de l’idée européenne sur le plan économique, social et culturel. Parce qu’enfin il faudra reconnaître que l’Union européenne a été désavouée par une grande partie des peuples qui la composent. En mai 2005, la dernière fois que l’on a consulté les Français sur l’Europe, une majorité de 54,68% a voté contre la constitution européenne qu’on leur proposait. La même année, en juin, les Pays-Bas ont voté à 61,54% contre cette même constitution.

Qu’ont fait les dirigeants européens devant ces deux non? Dans les pays qui n’avaient pas voté et qui devaient le faire, comme le Danemark et l’Irlande, ils ont annulé les référendums. Dans les pays qui avaient dit « non », on s’est empressé d’expliquer que les électeurs n’avaient pas voté contre l’Europe, mais contre la dégradation du pouvoir d’achat ou la montée du chômage, etc. Le texte de la constitution européenne à peine remanié a été adopté trois ans plus tard par un vote des deux chambres françaises réunies à… Versailles, bien entendu !

C’est précisément cette Europe dépourvue de toute légitimité démocratique qui a couru au secours de l’Ukraine pour lui proposer une aide qu’elle a été incapable de fournir à la Grèce depuis trois ans que ce pays est en crise. D’où peut venir cet altruisme soudain pour un pays bien plus démuni et mal en point que la Grèce ? Tout simplement, du vieux bellicisme antisoviétique, déguisé en idéologie des droits de l’homme relayée par un nouveau « droit d’ingérence », voire un « devoir d’ingérence », inventé par les professionnels de l’aide humanitaire, Bernard Kouchner en tête.

Les droits de l’homme ne sont pas une marchandise exportable
Inutile de préciser que ces droits de l’homme sont à géométrie variable. On les invoque en fronçant les sourcils dans le cas de la Russie qui peine à gérer sa transition vers l’économie de marché, mais on les oublie commodément quand on traite avec la Chine devenue la grande pourvoyeuse en produits de consommation de la société occidentale et, on le sait moins, sa principale créancière – l’économiste Claude Meyer parle de « banquier du monde ».

D’ailleurs que sont ces droits de l’Homme ? Ce n’est qu’en 1920 que le droit de vote a été accordé aux femmes aux États-Unis, en 1944 en France. Pour la Suisse, pourtant symbole de démocratie, il a fallu attendre 1971. La ségrégation raciale a sévi officiellement aux États-Unis jusqu’aux lois sur les droits civils adoptées en 1964. Il faut attendre 1969 pour que le Canada décriminalise l’homosexualité, 2003 pour que la Cour suprême des États-Unis abolisse les lois stigmatisant les pratiques homosexuelles. Le mariage homosexuel est actuellement en vigueur dans certains pays occidentaux et interdit dans d’autres. La loi polonaise interdit spécifiquement le mariage homosexuel… Tiens, la Pologne ne fait-elle pas partie de l’Union européenne ?

Voudrait-on que l’on mobilise l’OTAN pour imposer cette notion fluctuante des « droits de l’homme » aux pays qui ne la partagent pas ou ne la partagent qu’en partie ? Tout ce que l’on regroupe dans la nébuleuse des droits de l’homme  a été acquis à force de tâtonnements et d’essais-erreurs par les sociétés qui se les sont appropriés. Chaque fois qu’un pays s’est arrogé le droit de répandre son idéologie par la force, il a provoqué une réaction en chaîne de violences multiples — même quand il s’agissait d’exporter une idéologie à vocation prétendument humanitaire.

Le droit d’ingérence est incompatible avec les droits de l’homme. Ceux-ci ne sauraient qu’être issus du tissu social où ils doivent être appliqués. C’est obligatoirement un mouvement ascendant et jamais une imposition de l’extérieur. Ce que l’Europe fait aujourd’hui en Ukraine n’a rien à voir avec les droits de l’homme et tout à voir avec une vision belliciste du monde. Avant de souffler sur les braises toujours prêtes à s’enflammer du nationalisme ukrainien, les dirigeants de l’Union européenne devraient surveiller leurs arrières et s’attaquer aux sources d’instabilité qui minent les sociétés malades qui ne les ont pas élus.

Notes

[1] L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) avait qualifié le scrutin présidentiel de 2010 de « transparent et honnête », cité in « Ukraine : l’OSCE reconnaît la bonne tenue de l’élection », Le Monde, 8 février 2010.

[2]  « L’OTAN après la Guerre froide : Le Concept stratégique », La documentation française, 1er décembre 2010. – http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/otan/nouveau-concept-strategique.shtml