Nora_Les Françcais d'AlgérieLes Français d’Algérie par Pierre Nora, édition revue et augmentée, édition Christian Bourgois, 2012.)

Pierre Nora a publié en 1961 un livre sur les Français d’Algérie qui avait pour but de promouvoir « l’indépendance politique hic et nunc » de l’Algérie et de réfuter les thèses des « libéraux » (Albert Camus et Germaine Tillion) qui recherchaient une troisième voie entre le maintien du lien colonial et l’indépendance. En 2012, il réédite le même livre avec, en supplément, une lettre de Jacques Derrida.

Ce livre a été écrit au moment où la France négociait l’indépendance de l’Algérie avec les combattants du Front de libération nationale (FLN). On se doute de la situation que vivaient alors Français d’Algérie : meurtris par les attentats et les menaces de mort, sollicités par des campagnes de propagandes contradictoires et au paroxysme de l’incertitude sur l’avenir, ils constituaient un groupe social aux abois.

Les pieds noirs sont petits

Pierre Nora déclare dans sa préface de 2012 qu’il a écrit cet ouvrage « comme historien du contemporain, qui travaille sur le vivant » avec le souci de « se refuser au sentimentalisme compassionnel[1]. » Sur le deuxième point au moins, il a tenu parole; son livre est dénué de toute compassion pour les Français d’Algérie :

Ils sont petits. Une million deux cent mille, disent-ils; ils ne sont même pas un million. Car les recensements officiels incluent dans ce nombre tous les “non-musulmans”, soit près de cent cinquante mille juifs, dont la communauté n’est pas tout à fait assimilable à celle des Français, et les Italiens et Espagnols non naturalisés, au nombre d’environ soixante mille. Les Français d’Algérie sont à peine huit cent mille.[2]

Pierre Nora balkanise la communauté qu’il prétend étudier pour fonder le mépris – « ils sont petits » — comme si la faiblesse du nombre rendait un groupe social moins légitime. Dans toute autre circonstance, l’exclusion des juifs parce pas « tout à fait assimilables » aux Français, ainsi que celle des Italiens et Espagnols « non naturalisés », auraient valu à son auteur une solide réputation de raciste impenitent et de xénophobe.

Mais dans le cas d’un intellectuel qui a entrepris de justifier la disparition de la communauté française en Algérie pour faciliter l’indépendance de ce pays, l’idéologie dominante a au contraire applaudi – gauche et droite confondues. Pierre Nora explique donc le plus doctement du monde comment s’est formée « la sensibilité dévoyée des Français d’Algérie.[3] » Tout a commencé avec la conquête de l’Algérie en 1830 :

La monarchie de Juillet racola dans toute l’Europe Suisses, Allemands, Italiens et Espagnols autant que Français; vingt mille furent fixés par des concessions gratuites et des subventions officielles, sans compter les colons militaires de Bugeaud. Dès le départ s’affirme le caractère cosmopolite de la population : sur les cent mille Européens de 1848, l’Algérie compte plus de la moitié d’Espagnols, d’Italiens et d’Anglo-Maltais. Une nouvelle vague de pionniers est constituée par les chômeurs de la IIe République, les inemployés des ateliers nationaux et les prolétaires vaincus après la guerre civile de juin 1848.[4]

Aucune de ces « alluvions humaines » ne semble trouver grâce aux yeux de Pierre Nora – pas même les socialistes de 1848 qu’il désigne sous la métaphore de « prolétaires vaincus » – car ils ont donné naissance à cette « minorité chétive qui bombe le torse[5] » qui représente la France en Algérie. Arrivé à ce point de sa démonstration, Nora s’en donne à cœur joie :

Et, quel qu’ils soient, les Français d’Algérie, supérieurs aux Arabes, sont néanmoins des inférieurs, par rapport à la métropole; le contremaître italien qui ne serait rien dans une Algérie indépendante ne serait pas non plus grand-chose sur le marché du travail d’une métropole où il n’est d’ailleurs jamais allé. Le speaker de la télévision algéroise ou oranaise, notabilité locale saluée et reconnue dans la rue, sait bien que son bafouillage et son accent feraient rire le téléspectateur métropolitain.[6]

Emporté par sa véhémence, Pierre Nora va même jusqu’à parodier l’accent, selon lui défectueux, des Français d’Algérie :

Dans la rue, au premier incident, l’argument arrive – « Je suis français » – prononcé d’ailleurs avec l’accent : froncé. « Je suis froncé, moi, Monsieur, je suis aussi froncé que vous! »![7]

Pierre Nora utilisera désormais ce mot « froncé » un peu partout dans son livre sans se rendre compte qu’il se comporte ainsi comme un raciste primaire.

Le dérapage est d’autant plus ahurissant que le livre entier entend démontrer que le racisme est la caractéristique première de l’identité des Français d’Algérie, y compris de gauche, car « tout libéral d’Algérie reste un raciste repentant, puisqu’il a dû vaincre une part inconsciente de lui-même.

La destruction des Français d’Algérie

N’y aurait-il donc pas de solution à ce déterminisme qui transcende le libre-arbitre des individus ? Pierre Nora en voit une qui est le « retour» en France (pourquoi « retour » puisqu’il est dit dans tout le livre que la grande majorité est d’origine étrangère) :

« deux cent cinquante mille reviendront en France en quelques années, et que, sauf improbables pogroms, deux cent cinquante mille autres s’adapteront à une Algérie même arabe, on admettra que, si digne d’intérêt que soit l’avenir de trois cent mille Français (leur insertion dans une Algérie indépendante ou leur rapatriement en métropole), ce problème […] est relativement mince.[9] »

Notons au passage la belle désinvolture avec laquelle Pierre Nora évacue les dangers encourus par les Français d’Algérie au cours de l’exode auquel il les convie (« sauf improbables pogroms »). Il ne mentionne évidemment pas une seule fois le sort des Arabes qui avaient choisi d’être Français (les harkis) ni même celui des nationalistes opposants au FLN (comme les partisans de Messali Hadj par exemple).

Même cela n’est pas suffisant, « il faut que l’opération soit aussi douloureuse que possible », ainsi qu’il l’explique en détails:

Rien de plus inutile que d’habituer les Français d’Algérie à l’idée anémiante qu’ils vont être « bradés ». Il faut qu’ils voient la chose faite. Que la gauche prépare des plans techniques de rapatriement, c’est son devoir; il est bon que le gouvernement n’en fasse même pas état publiquement.[10]

Bien sûr, il y a des risques à « rapatrier » massivement les Français d’Algérie. Ces gens sont susceptibles de « fasciser » la France. Mais Pierre Nora est courageux et lucide. Il n’a aucune crainte et, dans son infinie sagesse, il prévoit que ce danger est illusoire et qu’il ne faut pas craindre de déporter plusieurs centaines de milliers de personnes pour qu’une Algérie indépendante puisse advenir sous la tutelle bienveillante du FLN.

Si Nelson Mendela avait suivi ce raisonnement, il aurait chassé d’Afrique du Sud les 3,5 millions de blancs qui vivaient là-bas en 1994. Dans cette même optique, on aurait dû endosser la cause des Serbes quand ils voulaient vider le Kosovo de leurs habitants musulmans : après tout, l’ancienneté historique plaidait en leur faveur. Enfin, aujourd’hui encore, il suffirait d’expulser cinq ou six millions de juifs d’Israël pour rétablir une Palestine arabe et pacifiée ou, disons, aussi pacifiée que l’Algérie après l’exode des Français.

La France du général de Gaulle a été coupable de mensonge et de trahison à l’égard des Français d’Algérie, elle a troqué leur déportation en masse contre la paix des lâches et l’accès au pétrole saharien. En niant tout droit aux Français d’Algérie et en plaidant pour l’éviction de leurs foyers, Pierre Nora démontre que la haine de soi est une valeur commune à la droite et à la gauche. On notera dans l’histoire que chaque fois que la gauche et la droite se mettent d’accord, tous les mauvais coups sont permis.

Publier un tel ouvrage en 1961 était abject et Pierre Nora le sait bien qui évoque la possibilité d’avoir eu « l’air de tirer sur une ambulance.[11] » Mais pourquoi remettre la table plus d’un demi-siècle ans après? Il n’y a pas seulement de l’inconscience dans cette réédition. Il y a la vanité inouïe d’un clerc qui a eu l’impression d’avoir pesé sur le cours de l’événement, fût-ce au prix de l’abandon de toute trace d’humanité.

Plein feu sur Albert Camus et germaine Tillion

Le but avoué de Pierre Nora dans « Les Français d’Algérie » est de régler ses comptes avec Albert Camus, « le seul grand écrivain français d’Algérie », donc issu d’une communauté par ailleurs présentée comme inculte et, comme on l’a vu, foncièrement raciste, même dans sa minorité intellectuelle. Comme preuve ultime, Pierre Nora ressort alors avec une grande sagacité la scène de L’étranger ou le héros Meursault assassine un Arabe inconnu et dont il fait « la scène centrale du roman »[12].

Avec beaucoup de finesse littéraire Pierre Nora qualifie cette scène de « réalisation fantasmatique d’un désir inconscient des Français d’Algérie[13]». Il pose alors la question la plus infâme qui soit : « Si on leur offrait le génocide presse-bouton, combien de Français d’Algérie le refuseraient ?[14]» Parti sur une lecture tendancieuse de L’étranger, Pierre Nora prête à l’ensemble de la population franco-algérienne une volonté meutrière jamais exprimée, même par les ultras les plus fanatiques, à seule fin de lui imputer, par association d’idées, le plus grave des crimes contre l’humanité – le génocide. Le procédé est particulièrement « odieux » ainsi que le fait remarquer son ami Jacques Derrida dont il publie une lettre en annexe (page 298).

En bref, Les Français d’Algérie illustrent d’une manière caricaturale la méthode de Jean-Paul Sartre qui est de qualifier de « salauds » tous ceux qui manquent de lucidité – lire : ceux qui ont choisi de donner à un sens à la vie différent de celui de l’auteur de L’être et le néant.

Au nom de cette « lucidité » en noir et blanc, qui n’est pas sans rappeler la pire « realpolitik », Pierre Nora estime qu’il est coupable de condamner les assassinats du FLN ou de lutter contre la misère économique du peuple algérien. Il faut se limiter à condamner les tortures de l’armée française et à prôner l’expulsion des Français d’Algérie. Albert Camus et Germaine Tillion sont critiqués pour avoir osé dire que la guerre d’Algérie « c’est plus compliqué que cela. »[15]»

Comme il est doux d’avoir eu « raison »

Le grand intérêt de ce livre est de donner une photo grandeur nature de la France qui a souhaité la victoire du FLN. Il traduit l’état d’esprit de ceux qui ont « gagné » la partie parce qu’effectivement le FLN a pris la tête d’une Algérie indépendante et que les Français d’’Algérie ont dû s’expatrier. Cette communauté a cessé d’exister et l’Algérie est devenue arabe et musulmane, plutôt que plurielle et laïque comme le souhaitaient les esprits libres.

Il doit faire bon de se sentir ainsi du côté des vainqueurs, cela doit faire chaud au cœur d’avoir eu « raison »; la sensation est si douce que Pierre Nora a jugé opportun de rééditer son œuvre de 1961, avec une préface attestant qu’il n’a pas changé depuis lors : « Je ne m’étais pas trompé de cible », conclut-t-il avec superbe.

Pierre Nora en habit d'académicien.

Pierre Nora: auteur d’une vilenie assumée jusqu’au sommet


[1] Pages 14-15.

[2] Page 250.

[3] Page 123

[4] Pages 105-6.

[5] Page 207.

[6] Pages 77-8.

[7] Page 79.

[8] Page 213.

[9] Page 250.

[10] Page 257.

[11] Page 17.

[12] Page 209.

[13] Page 26.

[14] Page 206.

[15] Page 228.

2 comments

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  1. unefeuille

    Reblogged this on Une feuille.

    05/31/2013 06:44
  2. Beaucoup trop court, merci bien pour le bon moment passe a vous lire.

    10/08/2013 17:50

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