Une amie m’a vivement conseillé de lire « Le Cosmos et le Lotus : Confessions d’un astrophysicien » de Trinh Xuan Thuan. J’avoue, je plaide coupable, j’avais complètement raté la sortie de ce livre. Mais là n’est pas mon propos. Autre aveu : depuis quelque temps, j’évite de lire les livres papier, qui m’incommodent pour la place qu’ils prennent dans ma maison et la poussière qu’ils accumulent sur mes étagères. Chacun a ses petites idiosyncrasies, n’est-ce pas?

Essai d’achat d’un ebook en France
Très naturellement, je commande le livre en ligne sur Amazon.fr. Mauvaise surprise, le livre est bien listé, mais au prix Kindle de 14,99 EUR (18,56 $) toutes taxes comprises. C’est plutôt cher pour un livre qui, en format papier, coûte 18,34 EUR (22,71 $), mais qu’y faire?

J’appuie donc sur la commande 1-Click et j’obtiens non pas « mon » livre, mais la réponse suivante :

« Nous sommes désolé, nous n’avons pas pu finaliser votre achat. Votre compte Kindle est enregistré sur Amazon.com. Pour acheter des titres Kindle disponibles pour votre pays, achetez sur Amazon.com. »

En tant que résident du Canada, détenteur d’une carte de crédit Visa, je peux acheter des livres papier en France, mais pas des livres Kindle.

France: 14,99€ en ebook et 18,34€ en papier
Québec: 27,99$ en ebook et 29,95$ en papier

Nouvel essai aux États-Unis
Je vais donc sur le site d’Amzon.com et là, comme de bien entendu, la version française du livre de Trinh Xuan Thua n’est pas disponible en version Kindle. Par contre, la version anglaise oui :

« The Quantum and the Lotus: A Journey to the Frontiers Where Science and Buddhism Meet (Kindle Edition – Feb 4, 2009) – Kindle eBook. Buy: $15.30 »

Tiens, le livre traduit coûte moins cher que la version originale française.

Pour couronner la démonstration, Amazon.com offre aussi la version allemande « Quantum und Lotus: Vom Urknall zur Erleuchtung » pour 8,31$.

La version française est interdite à la vente sur le site d’Amazon.com, non pas en raison d’un quelconque désintérêt des États-Unis pour la production littéraire française, mais parce que la loi française l’interdit.

J’achète québécois!
Allais-je acheter la version anglaise faute de pouvoir lire le livre en français? Pas question! Je me rabats donc sur les librairies québécoises et me retrouve sur Renaud-Bray où le livre m’est proposé pour 27,99 $ + taxes, soit 32,18$.

L’arnaque franco-québécoise est totale. Seul un dinosaure culturel (mais non technologique) comme moi est assez déraisonnable acheter un livre numérique français à ce prix.

Anatomie d’une anomalie économique
La morale de l’histoire est que la culture littéraire française est en train de se tirer une balle dans le pied, en raison de la crainte de marginalisation de nos libraires, du goût du profit à court terme des éditeurs, ainsi que de la complaisance coupable des gouvernements français et québécois.

1 – Les libraires sont menacés de mort par le livre numérique. En conséquence, ils exercent d’incessantes pressions pour que la version électronique d’un livre se vende au même prix ou presque que la version papier, ce qui défie toutes les lois de l’économie. Le coût de production d’un livre numérique est infime : pas d’impression, pas de stockage, pas de transport, pas d’intermédiaire… Tous ces coûts sont externalisés vers le lecteur qui a fait l’achat d’un iPad ou d’une tablette Kindle, Sony, Nook, etc.

2 – Les éditeurs sont ravis de se voir offrir sur un plateau une marge bénéficiaire inespérée. Vendre un livre numérique à un prix comparable à celui de la version papier leur donne accès à une rente de situation dans le plus pur style de l’Ancien Régime. Ils ne voient pas que ce privilège va créer un appel d’air de la part de petits éditeurs électroniques, voire des auteurs eux-mêmes, qui ont désormais intérêt à offrir leurs œuvres sans passer par des éditeurs cupides et des libraires inutiles.

3 – Enfin, les gouvernements de France et du Québec sont les grands coupables. Au lieu d’encourager une mutation industrielle prometteuse en termes d’innovation technologique et d’expansion internationale, ils se soumettent frileusement aux pressions des groupes d’intérêts traditionnels. Par un mimétisme remarquable, la France et le Québec ont tous deux adopté des lois imposant un prix unique pour le livre, lois qui ont récemment été étendues aux livres numériques. Pour ne pas avoir l’air de céder aux intérêts mercantiles des libraires et des éditeurs, on évoque dans les deux cas la diversité culturelle de l’humanité.

Conclusion : mort de la culture française
Commençons par le côté anecdotique. Avant, il m’arrivait de lire certains livres anglais en traduction française. Je lis désormais tous les livres anglais en version originale, sans exception. C’est d’autant plus facile que les livres numériques anglais sont disponibles avec un dictionnaire intégré : il suffit de maintenir son doigt appuyé sur un mot pour que la définition surgisse dans une petite fenêtre (elle provient de l’Oxford Dictionary of English).

Mieux : quand je dois livre un livre allemand, japonais ou russe, j’achète désormais la traduction anglaise en version numérique – la version française est plus chère, souvent non disponible en version numérique et, si même il y a une version numérique en France, elle n’est pas disponible au Québec – si, par extraordinaire, elle est disponible au Québec, ce sera à un prix encore supérieur à celui pratiqué en France.

Le mélange de clientélisme et de protectionnisme qui caractérise le livre français (ou québécois) aboutira en peu de temps non pas à l’épanouissement de la diversité culturelle, mais à l’anglicisation rapide de la culture écrite et à la disparition de l’industrie du livre. Ce n’est pas une prévision hypothétique, c’est le constat d’un phénomène en cours.

P.S. Les prix aux États-unis sont laissés en dollars US et au Canada en dollars canadiens, les deux monnaies étant actuellement équivalentes.