Hiroshima et l’humanisme

Survivre à Hiroshima

Survivre à Hiroshima

Hiroshima et l’humanisme.

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Hiroshima et l’humanisme

Kenzaburō Ōe a publié ses Notes de Hiroshima pour transmuer le souvenir d’Hiroshima. Les publications de l’immédiate après-guerre mettaient l’accent sur les caractéristiques scientifique et technologique de la bombe atomique. Ōe, quant à lui, pose inlassablement la question : « De quoi faut-il que moi, je me souvienne, encore et toujours? » La réponse est claire « qui concerne évidemment le drame humain qui s’est joué là. » Au cours d’une série de voyages à Hiroshima en 1963-64, au-delà des querelles futiles qui déchirent les associations organisant les commémorations officielles de l’anniversaire de la catastrophe, Ōe met en scène les survivants, ceux que les Japonais appellent les « hibakusha ». Précisons qu’il s’agit de personnes souvent rejetées par le reste de la société, un peu comme les lépreux au Moyen-Âge.

Qui voudrait, en effet, se marier avec des êtres au visage défiguré par les chéloïdes et au sang contaminé par des radiations aux effets aussi invisibles qu’imprévus? Une jeune femme se souvient des minutes qui ont suivi l’éclatement de la bombe atomique : « Avec les doigts de la main gauche, j’ai effleuré mon visage : au toucher, le front, les joues, la bouche avaient la consistance d’une bouillie de pâte de soja et de gélatine, et ils étaient si bouffis qu’on aurait dit que je n’avais plus de nez. » Des êtres humains au corps brûlé, mutilé, aux yeux aveuglés, souffrent de leucémie myéloïde, deviennent fous et se suicident dans un paysage de cauchemar. « Des hirondelles aux ailes brûlées, ne pouvant plus s’envoler, se déplacent en sautillant sur le sol, » raconte un témoin.

Et pourtant, il y a des survivants qui ne se suicident pas et c’est cela qui retient l’attention des Notes de Hiroshima : « la morale de ces gens qui malgré tout n’ont pas choisi le suicide. » N’a-t-elle pas une valeur universelle? C’est ainsi qu’Ōe s’attache à la lettre écrite par un survivant et qui évoque « des gens qui luttent sans cesse vers une mort tragique. » Non pas une lutte face à une mort tragique ou contre elle, « mais bel et bien une lutte qui mène à la mort. » Il faut savoir que certains hibakusha ont passé leur existence enfermés dans leurs chambres, par honte de devoir affronter le regard d’autrui sur leurs difformités. Mais ceux qui passionnent Ōe sont tous ceux qui, malades ou non, se sont mobilisés pour rétablir une forme de vie organisée à Hiroshima et de citer les 28 médecins valides (sur 298 que comptait la ville avant l’explosion) qui se sont mis à traiter au milieu des ruines 100 000 blessés, avec pour tout remède un peu d’huile et du mercurochrome.

L’humanisme improbable

Ōe élabore alors une curieuse théorie qu’il appelle tour à tour « humanisme paradoxal » ou « humanisme abjecte » selon laquelle l’enfer déclenché par « cette bombe semeuse de désespoir et de destruction », n’était « pas abominable au point de ruiner d’un coup toutes les valeurs créées par des siècles et des siècles de civilisation. » À preuve, « dès la fin du bombardement, (les gens de Hiroshima) ont commencé à lutter pour se remettre de cette catastrophe. » N’est-ce pas d’ailleurs cette confiance dans la capacité de l’ennemi à contrebalancer le malheur absolu par un courage non moins absolu qui a permis aux Américains de lancer la bombe? « Et les habitants de la ville, au plus fort de ce cataclysme, se sont mis immédiatement à l’œuvre pour restaurer leur univers humain. Ils ont tout fait pour se sauver et, ce faisant, ils ont aussi secouru les âmes de ceux qui avaient fait éclater la bombe sur leurs têtes. »

Mais Ōe pousse plus loin le raisonnement. Il impute à cet « humanisme » paradoxal ou abjecte, la bonne conscience des Américains avant et après le bombardement de Hiroshima. Les Américains misaient sur la capacité de leurs victimes à résister à l’inhumanité, à maintenir vivant l’espoir. « C’est peut-être en se fiant à la capacité des habitants de Hiroshima de se remettre par eux-mêmes, à leur refus de croupir dans la misère, bref, à cette qualité qu’on pourrait appeler le sens de l’honneur des êtres autonomes, que les militaires américains responsables du largage de la bombe atomique ont été capables de traiter à la légère le désastre provoqué par le bombardement. » Parallèlement, Ōe note qu’aucun criminel ne s’est levé au sein des hibakusha pour chercher vengeance au moyen d’assassinats ciblés ou aveugles. D’ailleurs, quelle attitude aurions-nous pu adopter devant un acte de terrorisme commis dans de telles circonstances ?

La mémoire nucléaire

Quelle que soit la réponse ultime apportée à cet humanisme impossible, Ōe estime que le devoir de l’homme est de maintenir en vie la mémoire des survivants de Hiroshima. En effet, selon lui, ce n’est pas la « dissuasion » nucléaire qui peut avoir contribué à asseoir la paix après la deuxième Guerre mondiale, mais bien la « mémoire » de la catastrophe. À cet égard, il convient de noter l’œuvre essentielle de John Hersey simplement intitulée Hiroshima qui mettait en scène les interviews alternées de six survivants en 1946 : un jésuite allemand, un pasteur protestant, deux médecins, une veuve avec ses trois enfants et une jeune employée de bureau. Même silence après l’explosion, même volonté de survie et activité laborieuse, sitôt passé le premier instant de stupeur. Sans savoir ce qui leur arrivait, sans se concerter, ces êtres se sont immédiatement attelés à la tâche de rétablir un certain équilibre autour d’eux. On dit que ce livre-témoignage avait tellement ému Albert Einstein que celui-ci avait commandé 1 000 exemplaires du numéro spécial du New Yorker où il avait d’abord paru.

Notes de Hiroshima est un plaidoyer pour la dignité de l’homme jusqu’au sein de l’horreur la plus extrême. Pourtant on devine que cette dignité est rien moins qu’assurée dans la tête d’Ōe. En effet, celui-ci termine son ouvrage en évoquant une « vision eschatologique » où « à la suite d’une dégénérescence de leur sang et de leurs cellules, tous les hommes connaissent des métamorphoses monstrueuses, et finissent par devenir des créatures étranges et innommables qui n’ont plus rien d’humain. » Ce n’est pas la fin du monde qui est tellement horrifiante, mais la possibilité désormais bien réelle d’y arriver dégradé. « Or, ce qui s’est passé (…) à Hiroshima, c’est un carnage totalement épouvantable en ce sens qu’il renferme peut-être les signes avant-coureurs de la véritable fin du monde : le jour où notre civilisation ne sera plus transmise que par des êtres au sang et aux cellules si dégénérées qu’on ne pourra même plus les désigner du nom d’hommes. »

Cette conclusion déshumanisée semble contredire tout le reste des Notes de Hiroshima. Quelle dignité est encore possible dans cette perspective monstrueuse? À moins que la dignité d’Ōe ne soit qu’une attitude transitoire, seulement possible le temps d’une rémission comme en connaissent ses personnages frappés de leucémie. La conclusion noire des Notes de Hiroshima semble frapper de nullité les efforts qui précèdent pour créer une harmonie. Qui peut mieux résumer ce pessimisme final que la vieille femme du peuple qui répète, incrédule, dans ses pauvres mots : « La bombe, si les hommes l’avaient pas lancée, elle serait pas tombée. »

—-

Kenzaburō Ōe, Notes de Hiroshima, éditions Gallimard, 288 pages, 2013.

John Hersey, Hiroshima, éditions Tallandier, 119 pages, 2011.

Les incendiaires européens

Le 21 mars dernier, l’Union européenne annonce qu’elle a conclu un accord avec les nouvelles autorités d’Ukraine — laissant entendre qu’il s’agissait de l’accord d’association que le président Viktor Ianoukovytch avait refusé de signer en novembre 2013. En fait, ce que l’UE a conclu est le volet politique de l’accord initial qui était essentiellement économique. Autant dire que l’accord signé n’a que peu de chose à voir avec son but initial qui était de créer une zone de libre-échange prolongeant l’Union européenne à l’Est. C’est un document symbolique conclu à des fins de relations publiques.

Cet empressement à signer un accord avec des autorités non élues devrait éveiller notre attention. Il est de bon ton dans les milieux européens de taxer le président sortant Ianoukovytch de russophile corrompu. Mais avec qui l’Union a-t-elle négocié l’accord d’association initial – volets politiques et économiques confondus – sinon avec ce même président Ianoukovytch ? Il faut croire que l’homme était alors considéré comme suffisamment démocrate pour que l’on travaille avec lui, dès le lendemain son élection en février 2010 jusqu’à ce mois de novembre 2013 où tout a déraillé (1).

Le chaos actuel de l’Ukraine a été créé de manière délibérée par l’Union européenne, non par la Russie. On aurait pu croire que la crise de la dette publique grecque et les difficultés à répétition encourues par l’Espagne, le Portugal et l’Italie, auraient amené les dirigeants européens à une certaine modestie. Il n’en a rien été. L’Union européenne semble avoir mis entre parenthèses le  contexte économique sans doute jugé bassement matériel pour mieux poursuivre son grand dessein publicisé sous le nom de « Partenariat oriental ».  Sous couvert de tendre la main aux peuples d’Europe de  l’Est, il s’agit de servir de relais à la politique militaire de l’OTAN.

Le pêché sénile de l’OTAN
Souvenons-nous. L’OTAN a été créée en avril 1949 pour contrer l’expansion de l’Union soviétique qui voulait exporter son modèle communiste au reste de la planète. Pendant des années, l’OTAN a géré la course aux armements du monde occidental face au Pacte de Varsovie, aboutissant à créer ce que l’on qualifiait d’« équilibre de la terreur ». Quand le Pacte de Varsovie a été dissous en juillet 1991, on aurait pu croire que l’OTAN avait perdu sa raison d’être, faute d’ennemi.

Malheureusement, les bureaucraties ne meurent jamais — du moins pas volontairement. Or, l’OTAN est une vieille administration bureaucratique. Plutôt que de reconnaître son absence de raison d’être, elle a réagi comme toute bureaucratie dont le but premier est de se perpétuer, voire de proliférer. L’homme bureaucratique mesure sa puissance au nombre d’employés sous ses ordres. L’OTAN a donc inventé une série de nouvelles missions qui englobent la défense anti-missile, le contre-terrorisme, le trafic de drogues et la sécurité maritime, autant dire tout et n’importe quoi (2).

L’OTAN s’est donc élargie vers l’est au même rythme que l’Union européenne en intégrant dès 1999 la Hongrie, la Pologne et la République tchèque puis, en 2004, sept autres pays de l’ex-bloc soviétique (Estonie, Lettonie, Lituanie, Bulgarie, Roumanie, Slovaquie et Slovénie). On se souvient que c’est au nom de la défense anti-missile contre la menace iranienne que l’OTAN a entrepris de construire une base de radar en République Tchèque et une batterie antimissile en Pologne.

Ce bouclier antimissile déployé aux portes de la Russie ne fait illusion à personne. Il n’est que regarder une carte de géographie: l’ennemi visé n’est pas l’Iran situé bien plus au sud, c’est la Russie. Pourtant la Russie n’est plus communiste, elle ne songe plus à exporter son « modèle » économique où que ce soit. La Russie est un pays en émergence qui exporte ses matières premières aux pays occidentaux et tente de moderniser une économie au développement inégal.

À l’inverse, c’est le monde occidental qui, par un curieux renversement des choses, entend imposer son modèle économique, social et culturel à la Russie. Alors qu’il a fallu au moins deux siècles de luttes, d’essais et d’erreurs pour arriver à édifier un État de droit en Amérique du Nord, dans une douzaine de pays européens et au Japon, on exige du reste du monde qu’il accomplisse la transition « démocratique » du jour au lendemain.

Ce qui était bon pour la Yougoslavie est mauvais pour l’Ukraine
Hier, l’OTAN est intervenue en Yougoslavie pour démanteler une fédération en crise, puis pour diviser la Serbie en deux. L’OTAN  favorisait alors la séparation de la province du Kosovo peuplée majoritairement d’Albanais. La raison invoquée était la situation intenable de la minorité albanaise dans une Serbie qui ne respectait pas sa langue, sa culture, ses droits.

Aujourd’hui, le monde occidental affirme haut et fort l’intégrité territoriale de l’Ukraine, cette même intégrité qu’il refusait pourtant à la Yougoslavie et à la Serbie dans les années 1990. La Crimée est peuplée de Russes et a été russe depuis plus de deux siècles. Pourtant l’Occident exige que la Crimée soit intégrée dans l’Ukraine à qui rien ne la rattache, sinon un « caprice» totalitaire. On sait que le président Nikita Khrouchtchev détacha cette province de la République de Russie en Russie pour « l’offrir » à la République d’Ukraine. Comme à l’époque, la Russie et l’Ukraine faisaient toutes deux partie de l’Union soviétique, personne ne prêta attention à ce qui passa alors pour une simple réorganisation administrative — et qui l’était effectivement.

Si l’Occident avait été sérieux dans son désir de paix, il aurait tenté d’accompagner la Russie et les anciennes républiques membres de l’URSS dans la gestion des innombrables problèmes qui les assaillent. Il y avait de nombreuses façons de tenter de régler le conflit entre la Russie et l’Ukraine sur la Crimée. Pourtant, les Occidentaux ont choisi une approche légaliste qui n’a que l’apparence de la justice et viole sans vergogne la légitimité populaire, le principe démocratique et, peut-être pis, le bon sens le plus élémentaire. N’y avait-il pas moyen de négocier un condominium russo-ukrainien ou une forme de fédéralisme décentralisé au profit de la Crimée ?

Une Europe antidémocratique
Le véritable objectif de l’Occident est de masquer la cruelle faillite de l’idée européenne sur le plan économique, social et culturel. Parce qu’enfin il faudra reconnaître que l’Union européenne a été désavouée par une grande partie des peuples qui la composent. En mai 2005, la dernière fois que l’on a consulté les Français sur l’Europe, une majorité de 54,68% a voté contre la constitution européenne qu’on leur proposait. La même année, en juin, les Pays-Bas ont voté à 61,54% contre cette même constitution.

Qu’ont fait les dirigeants européens devant ces deux non? Dans les pays qui n’avaient pas voté et qui devaient le faire, comme le Danemark et l’Irlande, ils ont annulé les référendums. Dans les pays qui avaient dit « non », on s’est empressé d’expliquer que les électeurs n’avaient pas voté contre l’Europe, mais contre la dégradation du pouvoir d’achat ou la montée du chômage, etc. Le texte de la constitution européenne à peine remanié a été adopté trois ans plus tard par un vote des deux chambres françaises réunies à… Versailles, bien entendu !

C’est précisément cette Europe dépourvue de toute légitimité démocratique qui a couru au secours de l’Ukraine pour lui proposer une aide qu’elle a été incapable de fournir à la Grèce depuis trois ans que ce pays est en crise. D’où peut venir cet altruisme soudain pour un pays bien plus démuni et mal en point que la Grèce ? Tout simplement, du vieux bellicisme antisoviétique, déguisé en idéologie des droits de l’homme relayée par un nouveau « droit d’ingérence », voire un « devoir d’ingérence », inventé par les professionnels de l’aide humanitaire, Bernard Kouchner en tête.

Les droits de l’homme ne sont pas une marchandise exportable
Inutile de préciser que ces droits de l’homme sont à géométrie variable. On les invoque en fronçant les sourcils dans le cas de la Russie qui peine à gérer sa transition vers l’économie de marché, mais on les oublie commodément quand on traite avec la Chine devenue la grande pourvoyeuse en produits de consommation de la société occidentale et, on le sait moins, sa principale créancière – l’économiste Claude Meyer parle de « banquier du monde ».

D’ailleurs que sont ces droits de l’Homme ? Ce n’est qu’en 1920 que le droit de vote a été accordé aux femmes aux États-Unis, en 1944 en France. Pour la Suisse, pourtant symbole de démocratie, il a fallu attendre 1971. La ségrégation raciale a sévi officiellement aux États-Unis jusqu’aux lois sur les droits civils adoptées en 1964. Il faut attendre 1969 pour que le Canada décriminalise l’homosexualité, 2003 pour que la Cour suprême des États-Unis abolisse les lois stigmatisant les pratiques homosexuelles. Le mariage homosexuel est actuellement en vigueur dans certains pays occidentaux et interdit dans d’autres. La loi polonaise interdit spécifiquement le mariage homosexuel… Tiens, la Pologne ne fait-elle pas partie de l’Union européenne ?

Voudrait-on que l’on mobilise l’OTAN pour imposer cette notion fluctuante des « droits de l’homme » aux pays qui ne la partagent pas ou ne la partagent qu’en partie ? Tout ce que l’on regroupe dans la nébuleuse des droits de l’homme  a été acquis à force de tâtonnements et d’essais-erreurs par les sociétés qui se les sont appropriés. Chaque fois qu’un pays s’est arrogé le droit de répandre son idéologie par la force, il a provoqué une réaction en chaîne de violences multiples — même quand il s’agissait d’exporter une idéologie à vocation prétendument humanitaire.

Le droit d’ingérence est incompatible avec les droits de l’homme. Ceux-ci ne sauraient qu’être issus du tissu social où ils doivent être appliqués. C’est obligatoirement un mouvement ascendant et jamais une imposition de l’extérieur. Ce que l’Europe fait aujourd’hui en Ukraine n’a rien à voir avec les droits de l’homme et tout à voir avec une vision belliciste du monde. Avant de souffler sur les braises toujours prêtes à s’enflammer du nationalisme ukrainien, les dirigeants de l’Union européenne devraient surveiller leurs arrières et s’attaquer aux sources d’instabilité qui minent les sociétés malades qui ne les ont pas élus.

Notes

[1] L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) avait qualifié le scrutin présidentiel de 2010 de « transparent et honnête », cité in « Ukraine : l’OSCE reconnaît la bonne tenue de l’élection », Le Monde, 8 février 2010.

[2]  « L’OTAN après la Guerre froide : Le Concept stratégique », La documentation française, 1er décembre 2010. – http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/otan/nouveau-concept-strategique.shtml

Un livre sans compassion (Les Français d’Algérie par Pierre Nora)

Nora_Les Françcais d'AlgérieLes Français d’Algérie par Pierre Nora, édition revue et augmentée, édition Christian Bourgois, 2012.)

Pierre Nora a publié en 1961 un livre sur les Français d’Algérie qui avait pour but de promouvoir « l’indépendance politique hic et nunc » de l’Algérie et de réfuter les thèses des « libéraux » (Albert Camus et Germaine Tillion) qui recherchaient une troisième voie entre le maintien du lien colonial et l’indépendance. En 2012, il réédite le même livre avec, en supplément, une lettre de Jacques Derrida.

Ce livre a été écrit au moment où la France négociait l’indépendance de l’Algérie avec les combattants du Front de libération nationale (FLN). On se doute de la situation que vivaient alors Français d’Algérie : meurtris par les attentats et les menaces de mort, sollicités par des campagnes de propagandes contradictoires et au paroxysme de l’incertitude sur l’avenir, ils constituaient un groupe social aux abois.

Les pieds noirs sont petits

Pierre Nora déclare dans sa préface de 2012 qu’il a écrit cet ouvrage « comme historien du contemporain, qui travaille sur le vivant » avec le souci de « se refuser au sentimentalisme compassionnel[1]. » Sur le deuxième point au moins, il a tenu parole; son livre est dénué de toute compassion pour les Français d’Algérie :

Ils sont petits. Une million deux cent mille, disent-ils; ils ne sont même pas un million. Car les recensements officiels incluent dans ce nombre tous les “non-musulmans”, soit près de cent cinquante mille juifs, dont la communauté n’est pas tout à fait assimilable à celle des Français, et les Italiens et Espagnols non naturalisés, au nombre d’environ soixante mille. Les Français d’Algérie sont à peine huit cent mille.[2]

Pierre Nora balkanise la communauté qu’il prétend étudier pour fonder le mépris – « ils sont petits » — comme si la faiblesse du nombre rendait un groupe social moins légitime. Dans toute autre circonstance, l’exclusion des juifs parce pas « tout à fait assimilables » aux Français, ainsi que celle des Italiens et Espagnols « non naturalisés », auraient valu à son auteur une solide réputation de raciste impenitent et de xénophobe.

Mais dans le cas d’un intellectuel qui a entrepris de justifier la disparition de la communauté française en Algérie pour faciliter l’indépendance de ce pays, l’idéologie dominante a au contraire applaudi – gauche et droite confondues. Pierre Nora explique donc le plus doctement du monde comment s’est formée « la sensibilité dévoyée des Français d’Algérie.[3] » Tout a commencé avec la conquête de l’Algérie en 1830 :

La monarchie de Juillet racola dans toute l’Europe Suisses, Allemands, Italiens et Espagnols autant que Français; vingt mille furent fixés par des concessions gratuites et des subventions officielles, sans compter les colons militaires de Bugeaud. Dès le départ s’affirme le caractère cosmopolite de la population : sur les cent mille Européens de 1848, l’Algérie compte plus de la moitié d’Espagnols, d’Italiens et d’Anglo-Maltais. Une nouvelle vague de pionniers est constituée par les chômeurs de la IIe République, les inemployés des ateliers nationaux et les prolétaires vaincus après la guerre civile de juin 1848.[4]

Aucune de ces « alluvions humaines » ne semble trouver grâce aux yeux de Pierre Nora – pas même les socialistes de 1848 qu’il désigne sous la métaphore de « prolétaires vaincus » – car ils ont donné naissance à cette « minorité chétive qui bombe le torse[5] » qui représente la France en Algérie. Arrivé à ce point de sa démonstration, Nora s’en donne à cœur joie :

Et, quel qu’ils soient, les Français d’Algérie, supérieurs aux Arabes, sont néanmoins des inférieurs, par rapport à la métropole; le contremaître italien qui ne serait rien dans une Algérie indépendante ne serait pas non plus grand-chose sur le marché du travail d’une métropole où il n’est d’ailleurs jamais allé. Le speaker de la télévision algéroise ou oranaise, notabilité locale saluée et reconnue dans la rue, sait bien que son bafouillage et son accent feraient rire le téléspectateur métropolitain.[6]

Emporté par sa véhémence, Pierre Nora va même jusqu’à parodier l’accent, selon lui défectueux, des Français d’Algérie :

Dans la rue, au premier incident, l’argument arrive – « Je suis français » – prononcé d’ailleurs avec l’accent : froncé. « Je suis froncé, moi, Monsieur, je suis aussi froncé que vous! »![7]

Pierre Nora utilisera désormais ce mot « froncé » un peu partout dans son livre sans se rendre compte qu’il se comporte ainsi comme un raciste primaire.

Le dérapage est d’autant plus ahurissant que le livre entier entend démontrer que le racisme est la caractéristique première de l’identité des Français d’Algérie, y compris de gauche, car « tout libéral d’Algérie reste un raciste repentant, puisqu’il a dû vaincre une part inconsciente de lui-même.

La destruction des Français d’Algérie

N’y aurait-il donc pas de solution à ce déterminisme qui transcende le libre-arbitre des individus ? Pierre Nora en voit une qui est le « retour» en France (pourquoi « retour » puisqu’il est dit dans tout le livre que la grande majorité est d’origine étrangère) :

« deux cent cinquante mille reviendront en France en quelques années, et que, sauf improbables pogroms, deux cent cinquante mille autres s’adapteront à une Algérie même arabe, on admettra que, si digne d’intérêt que soit l’avenir de trois cent mille Français (leur insertion dans une Algérie indépendante ou leur rapatriement en métropole), ce problème […] est relativement mince.[9] »

Notons au passage la belle désinvolture avec laquelle Pierre Nora évacue les dangers encourus par les Français d’Algérie au cours de l’exode auquel il les convie (« sauf improbables pogroms »). Il ne mentionne évidemment pas une seule fois le sort des Arabes qui avaient choisi d’être Français (les harkis) ni même celui des nationalistes opposants au FLN (comme les partisans de Messali Hadj par exemple).

Même cela n’est pas suffisant, « il faut que l’opération soit aussi douloureuse que possible », ainsi qu’il l’explique en détails:

Rien de plus inutile que d’habituer les Français d’Algérie à l’idée anémiante qu’ils vont être « bradés ». Il faut qu’ils voient la chose faite. Que la gauche prépare des plans techniques de rapatriement, c’est son devoir; il est bon que le gouvernement n’en fasse même pas état publiquement.[10]

Bien sûr, il y a des risques à « rapatrier » massivement les Français d’Algérie. Ces gens sont susceptibles de « fasciser » la France. Mais Pierre Nora est courageux et lucide. Il n’a aucune crainte et, dans son infinie sagesse, il prévoit que ce danger est illusoire et qu’il ne faut pas craindre de déporter plusieurs centaines de milliers de personnes pour qu’une Algérie indépendante puisse advenir sous la tutelle bienveillante du FLN.

Si Nelson Mendela avait suivi ce raisonnement, il aurait chassé d’Afrique du Sud les 3,5 millions de blancs qui vivaient là-bas en 1994. Dans cette même optique, on aurait dû endosser la cause des Serbes quand ils voulaient vider le Kosovo de leurs habitants musulmans : après tout, l’ancienneté historique plaidait en leur faveur. Enfin, aujourd’hui encore, il suffirait d’expulser cinq ou six millions de juifs d’Israël pour rétablir une Palestine arabe et pacifiée ou, disons, aussi pacifiée que l’Algérie après l’exode des Français.

La France du général de Gaulle a été coupable de mensonge et de trahison à l’égard des Français d’Algérie, elle a troqué leur déportation en masse contre la paix des lâches et l’accès au pétrole saharien. En niant tout droit aux Français d’Algérie et en plaidant pour l’éviction de leurs foyers, Pierre Nora démontre que la haine de soi est une valeur commune à la droite et à la gauche. On notera dans l’histoire que chaque fois que la gauche et la droite se mettent d’accord, tous les mauvais coups sont permis.

Publier un tel ouvrage en 1961 était abject et Pierre Nora le sait bien qui évoque la possibilité d’avoir eu « l’air de tirer sur une ambulance.[11] » Mais pourquoi remettre la table plus d’un demi-siècle ans après? Il n’y a pas seulement de l’inconscience dans cette réédition. Il y a la vanité inouïe d’un clerc qui a eu l’impression d’avoir pesé sur le cours de l’événement, fût-ce au prix de l’abandon de toute trace d’humanité.

Plein feu sur Albert Camus et germaine Tillion

Le but avoué de Pierre Nora dans « Les Français d’Algérie » est de régler ses comptes avec Albert Camus, « le seul grand écrivain français d’Algérie », donc issu d’une communauté par ailleurs présentée comme inculte et, comme on l’a vu, foncièrement raciste, même dans sa minorité intellectuelle. Comme preuve ultime, Pierre Nora ressort alors avec une grande sagacité la scène de L’étranger ou le héros Meursault assassine un Arabe inconnu et dont il fait « la scène centrale du roman »[12].

Avec beaucoup de finesse littéraire Pierre Nora qualifie cette scène de « réalisation fantasmatique d’un désir inconscient des Français d’Algérie[13]». Il pose alors la question la plus infâme qui soit : « Si on leur offrait le génocide presse-bouton, combien de Français d’Algérie le refuseraient ?[14]» Parti sur une lecture tendancieuse de L’étranger, Pierre Nora prête à l’ensemble de la population franco-algérienne une volonté meutrière jamais exprimée, même par les ultras les plus fanatiques, à seule fin de lui imputer, par association d’idées, le plus grave des crimes contre l’humanité – le génocide. Le procédé est particulièrement « odieux » ainsi que le fait remarquer son ami Jacques Derrida dont il publie une lettre en annexe (page 298).

En bref, Les Français d’Algérie illustrent d’une manière caricaturale la méthode de Jean-Paul Sartre qui est de qualifier de « salauds » tous ceux qui manquent de lucidité – lire : ceux qui ont choisi de donner à un sens à la vie différent de celui de l’auteur de L’être et le néant.

Au nom de cette « lucidité » en noir et blanc, qui n’est pas sans rappeler la pire « realpolitik », Pierre Nora estime qu’il est coupable de condamner les assassinats du FLN ou de lutter contre la misère économique du peuple algérien. Il faut se limiter à condamner les tortures de l’armée française et à prôner l’expulsion des Français d’Algérie. Albert Camus et Germaine Tillion sont critiqués pour avoir osé dire que la guerre d’Algérie « c’est plus compliqué que cela. »[15]»

Comme il est doux d’avoir eu « raison »

Le grand intérêt de ce livre est de donner une photo grandeur nature de la France qui a souhaité la victoire du FLN. Il traduit l’état d’esprit de ceux qui ont « gagné » la partie parce qu’effectivement le FLN a pris la tête d’une Algérie indépendante et que les Français d’’Algérie ont dû s’expatrier. Cette communauté a cessé d’exister et l’Algérie est devenue arabe et musulmane, plutôt que plurielle et laïque comme le souhaitaient les esprits libres.

Il doit faire bon de se sentir ainsi du côté des vainqueurs, cela doit faire chaud au cœur d’avoir eu « raison »; la sensation est si douce que Pierre Nora a jugé opportun de rééditer son œuvre de 1961, avec une préface attestant qu’il n’a pas changé depuis lors : « Je ne m’étais pas trompé de cible », conclut-t-il avec superbe.

Pierre Nora en habit d'académicien.

Pierre Nora: auteur d’une vilenie assumée jusqu’au sommet


[1] Pages 14-15.

[2] Page 250.

[3] Page 123

[4] Pages 105-6.

[5] Page 207.

[6] Pages 77-8.

[7] Page 79.

[8] Page 213.

[9] Page 250.

[10] Page 257.

[11] Page 17.

[12] Page 209.

[13] Page 26.

The Life of Heydrich, a biography by Robert Gerwarth

The Life of HeydrichHitler’s Hangman: The Life of Heydrich, by Robert Gerwarth, Yale University Press, New Haven and London, 2011.

Apart from Hitler, Nazism is generally associated with Göring, Goebbels and Himmler, by times Bormann, his most notorious accomplices in the destruction of Europe. Most of the time, we forget Heydrich the man in the shadows. We are wrong. Heydrich is the only Nazi leader who was assassinated during the war on direct order from Churchill. Why this special treatment? For once, Allied and Nazi sources agree:
– In October 1941 a British military intelligence report described Heydrich as “probably the second most dangerous man in German-occupied Europe after Hitler himself”.
– In June 1942, in his diary, Goebbels described the death of Heydrich “as the irreplaceable loss of the most radical and most successful persecutor of all enemies of the state.

Robert Gerwarth succeeded to write an exhaustive biography about Heydrich without casting a moral judgement as too often the case in books about Nazism and World War 2. He let the facts speak for themselves. To say the least, the facts speak loud and clear in “Hitler’s Hangman: The Life of Heydrich”. Written by an historian specialized in German history, this book may well be the best introduction to the understanding of Nazism.

The assertion may seem paradoxical when some 40,000 books have already been published on Nazi Germany. But as Robert Gerwarth explains: “Nazi Germany was not a smoothly hierarchical dictatorship, but rather a ‘polycratic jungle’ of competing party and state agencies over which Hitler presided erratically.” No global approach, no synthesis can help understand the Nazi State. This is why it is instructive to follow the fortune and misfortune of an archetypal leader such as Heydrich.

At the head of the Bavarian police and SD (1934)

The Man

Reinhard Heydrich’s life provides a fascinating perspective because the man was entirely rational – contrary to Hitler. He entered relatively late in the national-socialist party, in 1931, after being dismissed from the Navy for a trivial cause (a broken affair with a general’s daughter). He was 27 and had never shown before very much interest in politics, apart from being a patriot. He had no Jewish background as many commentators (even historians) pretended.* Reinhard Heydrich was simply looking for a job and his mother had a friend whose son was a SA. At the time, the SS was a small squad created under the SA leadership to protect Hitler – nothing more than a group of glorified bodyguards.

Thanks to this distant connection, a meeting was organized between Himmler and Heydrich on 14 June 1931. It was love at first sight. Heydrich was hired immediately to develop an intelligence service within the SS – later to be known as Sicherheitsdienst or SD. In fact, Himmler had misinterpreted Heydrich’s function in the Navy (transmission officer, not intelligence officer). There was one condition though: Heydrich had to become a member of the National-Socialist Party…

Robert Gerwarth shows with subtlety how the first goal of the SS after Hitler’s seizure of power was the suppression of the left, which was done in a few months. The following year, it was the turn of the SA unruly leaders – Ernst Rohm in first place. But in 1935, there were no more internal threats to the Nazi government. This is the moment Himmler chose to extend police power by transforming criminality into a racial issue. Any deviant behaviour became an indication of ‘bad blood’. The Nazi State separated from all the previous reactionary dictatorships and transformed itself into a totalitarian State.

The Organizer of Jewish Persecution

There comes the Jewish question. Heydrich who had never shown much interest in the Jews, suddenly started to become obsessed with the Jewish question. He mentioned it in every speech and article he wrote. This is not to say he has become a theoretician of anti-Semitism: as a man of deeds, Heydrich was only interested in actions and results. He quickly became responsible of all affairs related to Jewish persecution. His approach consisted in forbidding the use of mob or party thugs violence to get rid of the Jews, and to favour administrative solutions, of course under his guidance.

As genocide was “still beyond the conceivable” Heydrich organized an orderly Jewish emigration. In the mid-thirties, Jews were already banned from most jobs; it was not very difficult to convince a majority of them to leave the country. However, in the aftermath of the Great Depression, the problem was to convince other countries to open their doors. Heydrich issued an internal SD Memorandum in May 1934 specifying “that Zionist organizations openly promoting emigration to Palestine should be given preferential treatment over assimilationist organizations.”

In the autumn of 1936, Heydrich’s SD made contact with the Haganah underground movement in Palestine in order to facilitate emigration to this country. The man Heydrich put in charge of the negotiations was Adolf Eichmann. Feivel Polkes, the Haganah correspondent was invited to Berlin and then he reciprocated by inviting Eichmann to Haifa. But the results proved disappointing, though Heydrich’s conclusion was that the Zionists “were pleased with Germany’s radical Jewish policies… because they ensured the growth of the Jewish population in Palestine to such an extent that it was fairly certain that in the near future Jews would outnumber Arabs in Palestine”.

The invasion of Poland led to a series of Jews and educated Poles massacres by soldiers, and even by uncontrolled members of the SS. “Heydrich lost no time in threatening to arrest those Nazis who were responsible for mob violence”. However, Hitler’s ongoing victories put Heydrich in an untenable situation.Up to September 1939” estimates Robert Gerwarth, “Heydrich’s forced-emigration had led to a drop in the Jewish population of the Reich by more than half – from just over 500,000 to 215,000.”

The invasion of Poland cancelled out this result by bringing under Heydrich responsibility an additional 1.7 million Jews. With Austria and Czechoslovakia swallowed the previous year, this made up for a total of 2 million people. How to achieve the goal of a Jew-free German Empire? Interestingly enough, Robert Gerwarth asserts the Nazis had no plan to get rid of this massive Jewish population. Their first idea was to deport all Jews in a sort of ‘reservation’ in Eastern Poland. Heydrich even tried to send the Jews into Soviet occupied Polish territories. This solution obviously never materialized.

From Persecution to Massacre

Heydrich as a SS-Gruppenführer (1940)

Heydrich then decided to act swiftly, even before a geographical zone could be found for the future Jewish ‘reservation’ under German administration. He proposed to concentrate Jews in ghettos in larger cities for the purpose of facilitating their future deportation to a yet unknown destination. This is how Robert Gerwarth explains the ghettoization:
Heydrich clearly distinguished between ‘short-term measures’, notably the concentration of Polish Jews, and the ‘long-term goal’: the deportation and expulsion of all Jews in the region.

After the new victories on the western front (Norway, Denmark, France, Belgium, Netherlands…), the number of Jews under German control increased once again (Eichmann advanced the figure of 5.8 millions). It is at this moment that some Jewish affairs “specialists” brought the idea of Madagascar as a possible homeland for the Jews… But its implementation required a victory over Britain whose merchant fleet was indispensable for the envisaged deportation. Once again, the plan failed.

It is in November or December of 1940 that “Heydrich received the order from Hitler (via Göring) to prepare a first draft for a ‘final solution project’ to be implemented after the war’s end.” According to Robert Gerwarth, this was the first time Heydrich heard of mass murder of all the Jews, not only from Poland, but as well Germany, and all occupied countries including French colonies. Heydrich presented the plan to Göring in January 1941, but more importantly, from now on he never ceased to press his superiors to enter the operational phase of the project.

Hitler first rejected his zealous subordinate requests. As mentioned, deportations to extermination camps should only take place after the defeat of the Soviet Union. In September 1941, the magnitude of the Wehrmacht breakthrough on the Eastern Front incited Hitler to change his mind and to agree to the mounting pressures. Indeed, Heydrich was not the only proponent of the immediate application of the “final solution”, so were most Reich’s Gauleiters who wanted to turn their respective fiefdoms into ‘Jew free’ zones.**

Heydrich quickly developed a plan and convened the notorious Wannsee Conference on 20 January 1942. Fourteen high ranking civil servants representing all concerned departments of the German government were invited to fine-tune details for the most comprehensive genocide of modern history. The majority of the guests had a doctorate, mainly in law. At this time, Heydrich’s project included all Jews living in Europe, including in neutral countries (Sweden, Turkey, Ireland…) and countries still at war (Great Britain and Russia). Roughly 11 millions Jews were affected by Heydrich’s plan.

The Hero

As an Anonymous Luftwaffe Pilot

Organizing the repression of the ever growing number of political opponents and the genocide of Jews, Gipsies and a few millions Slavic people, were not enough to satisfy Heydrich’s urge for action. Already a sports pilot, he had trained during the summer of 1939 to become a fighter pilot. Having successfully passed his examination, he asked Himmler the permission to join the fighting. In April 1940, disguised in an anonymous air force captain, he stayed four weeks in Oslo with Fighter Squadron 77, flying attacks on retreating Norwegian troops.

During the early Russian campaign, “in the general euphoria of imminent victory”, Heydrich did not want to miss out on fighting before the war was over.” This time, he did not ask Himmler’s permission, he interrupted his work in Berlin and joined secretly his old Fighter Squadron 77. Robert Gerwarth describes this excursion this way:
As in Norway, Heydrich enjoyed his ‘adventure trip’, drinking wine and playing cards with ordinary soldiers and fellow officers until late at night, while flying a number of attacks on retreating Russian troops during the day.

The experience almost ended in a tragedy. On 22 July, Heydrich’s plane was hit by the flak and made an emergency landing behind Russian lines. Heydrich was not injured and on his way back he was rescued by a German patrol that sent an amazing message to the Luftwaffe base:
The pilot of the plane was seemingly uninjured, but had clearly suffered some brain damage since he kept insisting he was the head of the Reich Security Main office.

No need to say, Heydrich was expressly ordered no to fly again, under any circumstances. Himmler not only feared for the life of his best friend and protégé; but what would have happened had the NKVD captured him? Whatever his superiors officially said, they must have been proud of him since they appointed him in September 1941 acting Reich Protector of Bohemia and Moravia (the remnants of Czechoslovakia). From a second tier Nazi official, Heydrich was promoted to the highest level in the government with direct access to Hitler, while retaining his job at the SD, as number two of the SS.

The Viceroy

At the age of 37 Heydrich finally had total control of a territory which played a central role in the Nazi strategy since it was to become an integral part of Germany at the end of the war – even though there were only 245,000 ethnic Germans out of an overall population of 7.5 million. It took only a few months to transform the Protectorate of Bohemia and Moravia into a laboratory of ethnic engineering. Deportation of the Jews was immediately launched and this time there was no attempt to make them emigrate on the fringe of the German sphere of influence or abroad. In Heydrich’s mind, the problem was solved and they were directly sent to death camps.

More difficult was the Czech question. First of all, the Czech industry was at the core of the German war effort. In a few weeks, Heydrich had met all the workers trade-unions and encouraged them to voice their economic grievances. In the following weeks, their salaries and food rations were increased, and in general working conditions improved. These gestures of good faith coupled with an intensive anti-soviet propaganda rapidly produced positive results: the production of Bohemia’s armament industry increased dramatically.

Heydrich proved to be a skillful statesman and not only the first hangman of the Nazi regime. “He wanted”, says Robert Gerwarth, “a small but effective bureaucracy, run by a combination of reliable Reich and Sudeten Germans and the Czech underlings, that was able to strengthen the Nazi’s control over every aspect of socio-economic, political and cultural life in the Protectorate.” But beyond appeasement of the key sectors of the working class, his final aim remained the complete Germanization of Bohemia and Moravia.

In order to plan carefully this endeavour, Heydrich consulted prominent academics such as the social anthropologist Karl Valentin Müller and the demographer Hans Joachim Beyer. Their two reports concurred on key points, that is to say that the Czechs had the largest proportion of German blood of all the peoples of Eastern Europe – Müller estimated the ratio of the Czech population having German origins to 50%. Based on this ‘scientific evidence’, “Heydrich imagined four broad categories into which individuals should be placed:
Racially good and well intentioned Czechs would certainly become Germans.
Racially bad and ill-intentioned Czechs would be deported to the wide spaces of the East.
Racially inferior Czechs with good intentions would be sterilized and then resettled in the Old Reich where they would be exploited as slave labourers.
Ill-intentioned but racially good Czechs, the most dangerous of them all, would be put up against the wall…

Two-thirds of the population would immediately fall into one category or another. The remaining, less easily labelled people in the middle would be sorted out in a few years’ time.”

Beyond this ‘scientific’ analysis that met the requirements of the Nazi dogma, we are surprised to discover that Heydrich had his own theory of the Aryan master race: “often, he argued, it was non-physical characteristics that betrayed a German heritage. Clean houses, virility, sexual morality and social behaviour were criteria for membership.” In a few months, Heydrich’s race and Settlement Office experts had tested and registered the entire population under the cover of a campaign against tuberculosis. At the same time, his government expropriated huge amounts of land belonging to Jews and Czech loyal to the Republic, in order to create islands of Germandom.

As always, the Heydrich project was exhaustive and carried out with celerity and strength. What was the result of to this ambitious policy of ethnic cleansing? After a brief period of lull, due to the combined effects of increased repression against political opponents and targeted rewards to the workers of the armament industry, the Czech resistance activities got organized. It was mainly fuelled by the invasion of the USSR.

The Assassination

Postage stamp (1943) features the death mask of Heydrich

Death Mask Stamp

On the 27th of May 1942, Reinhard Heydrich was driving to work in his Mercedes convertible and without police escort. He was scheduled to fly to Berlin later in the day to meet Hitler. At around 10:20 AM, in the Prague suburb of Libeň, as the car slowed down at an intersection, two Czech resistants trained by the British Special Operations Executive (SOE) and parachuted a few weeks earlier, were waiting for him. The first leaped out with a sub-machine gun, but it jammed and failed to fire. Instead of ordering his driver to speed away, Heydrich ordered him to stop and drew out his pistol. The second assailant emerged from the shadow and tossed a hand grenade towards the immobilized car. The explosion wounded Heydrich.

However, as soon as the smoke cleared, Heydrich stood up out of the wreckage with his gun in his hand and ran after the attackers. However, at the moment of shooting, he suddenly collapsed in agony, giving to the two assailants the time to jumped on their bicycles and pedal away. Heydrich died at the hospital on June 4th. Hitler was so infuriated that he immediately ordered Heydrich’s second in command in Prague to shoot 10,000 hostages. “Later that evening, a deeply shaken Himmler reiterated Hitler’s order, insisting that the ‘one hundred most important’ Czech hostages should be shot that very night.

Police leader Karl Hermann Frank succeeded in appeasing Hitler who rescinded his order of killing 10,000 people, but insisted that the assassins be captured immediately. The largest police operation in modern history was unleashed: 12,000 men from the Gestapo, the SS, the Czech gendarmerie and the Wehrmacht were deployed – but were unsuccessful during a few days. On 9 June, while the most spectacular state funeral of the Third Reich was under way in Berlin, Hitler ordered the complete annihilation of the Bohemian village of Lidice where, in the absence of the assassins, the police had found evidence that the suspected assassins had received support (the evidence later proved to be false).

The Lidice killings became the symbol of the German terror policy in Europe – this was before Auschwitz was known. Shortly after the destruction of the village, several communities in the United States, Mexico, Peru and Brazil renamed their villages and towns Lidice. In his US exile, Thomas Mann wrote the novel Lidice (1943), director Humphrey Jennings filmed The Silent Village (1943) and Bertolt Brecht and Fritz Lang collaborated on the Hollywood blockbuster Hangmen Also Die (1943).

Let us leave the last word to Thomas Mann who remarked after Lidice: the Nazi “wanted to consign the name of Lidice to eternal oblivion, and they have engraved it forever into the memory of man by their atrocious deed. Hardly anyone knew this name before they murdered the entire population of the settlement and razed it to the ground; now it world famous.”

P.S. – The two Heydrich’s assassins were killed on 18 June 1942 in an Orthodox Church in Central Prague.

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FOOTNOTES

* Reinhard’s grand father, Carl Julius Heydrich was a protestant cabinet maker who died in 1874 at the age of 37. His widow, Ernestine Wilhelmine was left alone to raise her six children. In 1877, she remarried Gustav Robert Süss who was a Protestant, but had a Jewish name. There lays the origin of the many rumours about Reinhard Heydrich Jewish descent.
** Goebbels even demonstrated involuntary black humour by confiding to Heydrich that “in the end the Jews of the Reich would be transported into the camps that have been erected by the Bolsheviks.”

Mort du livre français

Une amie m’a vivement conseillé de lire « Le Cosmos et le Lotus : Confessions d’un astrophysicien » de Trinh Xuan Thuan. J’avoue, je plaide coupable, j’avais complètement raté la sortie de ce livre. Mais là n’est pas mon propos. Autre aveu : depuis quelque temps, j’évite de lire les livres papier, qui m’incommodent pour la place qu’ils prennent dans ma maison et la poussière qu’ils accumulent sur mes étagères. Chacun a ses petites idiosyncrasies, n’est-ce pas?

Essai d’achat d’un ebook en France
Très naturellement, je commande le livre en ligne sur Amazon.fr. Mauvaise surprise, le livre est bien listé, mais au prix Kindle de 14,99 EUR (18,56 $) toutes taxes comprises. C’est plutôt cher pour un livre qui, en format papier, coûte 18,34 EUR (22,71 $), mais qu’y faire?

J’appuie donc sur la commande 1-Click et j’obtiens non pas « mon » livre, mais la réponse suivante :

« Nous sommes désolé, nous n’avons pas pu finaliser votre achat. Votre compte Kindle est enregistré sur Amazon.com. Pour acheter des titres Kindle disponibles pour votre pays, achetez sur Amazon.com. »

En tant que résident du Canada, détenteur d’une carte de crédit Visa, je peux acheter des livres papier en France, mais pas des livres Kindle.

France: 14,99€ en ebook et 18,34€ en papier
Québec: 27,99$ en ebook et 29,95$ en papier

Nouvel essai aux États-Unis
Je vais donc sur le site d’Amzon.com et là, comme de bien entendu, la version française du livre de Trinh Xuan Thua n’est pas disponible en version Kindle. Par contre, la version anglaise oui :

« The Quantum and the Lotus: A Journey to the Frontiers Where Science and Buddhism Meet (Kindle Edition – Feb 4, 2009) – Kindle eBook. Buy: $15.30 »

Tiens, le livre traduit coûte moins cher que la version originale française.

Pour couronner la démonstration, Amazon.com offre aussi la version allemande « Quantum und Lotus: Vom Urknall zur Erleuchtung » pour 8,31$.

La version française est interdite à la vente sur le site d’Amazon.com, non pas en raison d’un quelconque désintérêt des États-Unis pour la production littéraire française, mais parce que la loi française l’interdit.

J’achète québécois!
Allais-je acheter la version anglaise faute de pouvoir lire le livre en français? Pas question! Je me rabats donc sur les librairies québécoises et me retrouve sur Renaud-Bray où le livre m’est proposé pour 27,99 $ + taxes, soit 32,18$.

L’arnaque franco-québécoise est totale. Seul un dinosaure culturel (mais non technologique) comme moi est assez déraisonnable acheter un livre numérique français à ce prix.

Anatomie d’une anomalie économique
La morale de l’histoire est que la culture littéraire française est en train de se tirer une balle dans le pied, en raison de la crainte de marginalisation de nos libraires, du goût du profit à court terme des éditeurs, ainsi que de la complaisance coupable des gouvernements français et québécois.

1 – Les libraires sont menacés de mort par le livre numérique. En conséquence, ils exercent d’incessantes pressions pour que la version électronique d’un livre se vende au même prix ou presque que la version papier, ce qui défie toutes les lois de l’économie. Le coût de production d’un livre numérique est infime : pas d’impression, pas de stockage, pas de transport, pas d’intermédiaire… Tous ces coûts sont externalisés vers le lecteur qui a fait l’achat d’un iPad ou d’une tablette Kindle, Sony, Nook, etc.

2 – Les éditeurs sont ravis de se voir offrir sur un plateau une marge bénéficiaire inespérée. Vendre un livre numérique à un prix comparable à celui de la version papier leur donne accès à une rente de situation dans le plus pur style de l’Ancien Régime. Ils ne voient pas que ce privilège va créer un appel d’air de la part de petits éditeurs électroniques, voire des auteurs eux-mêmes, qui ont désormais intérêt à offrir leurs œuvres sans passer par des éditeurs cupides et des libraires inutiles.

3 – Enfin, les gouvernements de France et du Québec sont les grands coupables. Au lieu d’encourager une mutation industrielle prometteuse en termes d’innovation technologique et d’expansion internationale, ils se soumettent frileusement aux pressions des groupes d’intérêts traditionnels. Par un mimétisme remarquable, la France et le Québec ont tous deux adopté des lois imposant un prix unique pour le livre, lois qui ont récemment été étendues aux livres numériques. Pour ne pas avoir l’air de céder aux intérêts mercantiles des libraires et des éditeurs, on évoque dans les deux cas la diversité culturelle de l’humanité.

Conclusion : mort de la culture française
Commençons par le côté anecdotique. Avant, il m’arrivait de lire certains livres anglais en traduction française. Je lis désormais tous les livres anglais en version originale, sans exception. C’est d’autant plus facile que les livres numériques anglais sont disponibles avec un dictionnaire intégré : il suffit de maintenir son doigt appuyé sur un mot pour que la définition surgisse dans une petite fenêtre (elle provient de l’Oxford Dictionary of English).

Mieux : quand je dois livre un livre allemand, japonais ou russe, j’achète désormais la traduction anglaise en version numérique – la version française est plus chère, souvent non disponible en version numérique et, si même il y a une version numérique en France, elle n’est pas disponible au Québec – si, par extraordinaire, elle est disponible au Québec, ce sera à un prix encore supérieur à celui pratiqué en France.

Le mélange de clientélisme et de protectionnisme qui caractérise le livre français (ou québécois) aboutira en peu de temps non pas à l’épanouissement de la diversité culturelle, mais à l’anglicisation rapide de la culture écrite et à la disparition de l’industrie du livre. Ce n’est pas une prévision hypothétique, c’est le constat d’un phénomène en cours.

P.S. Les prix aux États-unis sont laissés en dollars US et au Canada en dollars canadiens, les deux monnaies étant actuellement équivalentes.

Acidexia, A Travel Memoir, by Rachel Haywire

You understand why this journal needs to exist,
you understand what I am doing here,
challenging your thoughts and beliefs
with a metaphorical chainsaw,
expressing ideas (to the extreme) that you think but won’t say,
meanwhile sharing a bit of my heart every now and then.

One of the most fascinating essay I have read in years, Acidexia is an initiation path (half way between diary and story) of the 2000s, well past the hippy and punk ages – right into the cyber world. Rachel Haywire prefers to speak about transhumanism which is, if my understanding is correct, one step or more beyond Ray Kurzweil’s Singularity.

Rachel Haywire journey enroute towards transhumanity

However, before being a philosophy book, Acidexia is an existential firework where it is difficult to distinguish between life and style. Think about a mix of Jack Kerouak’s On the road for the plot (Rachel Haywire is always moving from one city to another) and Hubert Selby’s Last Exit to Brooklyn for the style, and you will have an approximation of this new meteor that crashed in our world.

A pale approximation though. Rachel Haywire is much more ambitious than her predecessors in the way of exploring everything weird, unexpected, at the extremes of life. I do not only refer to acid, drugs and sex, but as well to her total rejection of all forms of the western society: hierarchy, authority, education, family… She explains, “I am People Exaggerated… I am a combination of every person I ever hung out with, exaggerated. Every time I hang out with a new person, I change.”

This initiation path starts when the heroine is a 17 suburban kid living with her parents: “They think they have to protect me, but it’s too late for that. I am chaos. I am the collapse,” and ends up when she is 20 and a full-blown Internet cultural agitator: “Then we found our saviour. The Internet, it was called. It was here that social standards were forever altered. We were the aliens, here to colonize Earth, and the Internet was our home.”

However it is music, not Internet which constitutes the thread that crosses the modern world chaos. Rachel vibes with industrial music: Einstürzende Neubauten, Hocico, Front 242, Throbbing Gristle, Death… This kind of experimental music based on provocation and transgression is a source of inspiration.

And believe me, when I write “provocation”, I am not speaking of aesthetic metaphors for bleeding heart humanists. Listen to this: “I was secretly happy on 9/11 because I immediately knew our generation would have the chance to correct the fuckups of the ‘60s. Of course there was going to be a war. But there was going to be a resistance – and we were going to party!” More than Kerouac and Selby, I should have referred to Rimbaud and Apollinaire: “Ah Dieu! que la guerre est jolie, Avec ses chants ses longs loisirs…” (Good God! Isn’t war a lovely thing, With its songs its killing time).

Rachel Haywire is a writer who makes people react and think and object and dream. All male chauvinist pigs (as your critics) cannot stop themselves from thinking “what about if I had the chance to meet such a woman?” Not to save her, mind you. On the contrary: to be saved (or destroyed) by her. Do not be mistaken: Acidexia is not an adult book. No sexual scene in this book. Rachel Haywire is strangely silent about physical sex. It cannot be modesty. Sexuality is everywhere in this book, but it is invisible as the air that surrounds us.

Changing the human condition, this is what Rachel is at. She takes Nietzsche seriously when he writes in Zarathustra: “I teach you the overman. Man is something that shall be overcome.” She is teaching the transhuman and she has read Ray Kurzweil (even though she never quote him) and she went fighting on the fringes of our humanity as she proclaims at the end of her journey: “Let’s explore the dark and sick areas of our minds, because the apocalypse is sexy as fuck…”

How many of you have the guts to give these new “Illuminations” a try?

by Jean-Guy Rens

P.S. There are a few sections (a few pages only) in this book that are not worthy of Rachel Haywire: for example, “The Ten Types of LiveJournal Users” which is a series of clichés. The last part of Acidexia contains some banalities such as “Racial supremacy is out. Mental supremacy is in.” Thank you Rachel, this was obvious enough!